LE SENS QUI LUIT EN HIVER | POÈMES CANADIENS

POÈMES: MARIANA THIERIOT-LOISEL | PHOTOS: ANDREA  ZDYB

LE SENS QUI LUIT EN HIVER 

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POÈMES CANADIENS

 

D’UNE SAISON À L’AUTRE

Tandis que les écureuils du parc s’activent,
Chacun prépare l’hiver canadien à sa façon :
Certains rentrent les plantes, d’autres vont chercher du bois,  certains alternent les valises : rangent les shorts, sortent les chandails, les travaux d’extérieur sont interrompus…
Bref  tout s’organise autour d’une longue et belle période de froid, où c’est en soi qu’il va falloir puiser les ressources, pour se tenir chaud les uns les autres.
 
C’est ainsi qu’est née l’idée transdisciplinaire de ce recueil de poèmes et d’images :
Une rencontre amicale et informelle entre les textes de Mariana Thieriot Loisel et les photographies d’Andrea Zdyb, perlaborés pendant plusieurs hivers au Plateau Montréalais : rencontre offerte au lecteur comme une lueur de sens qui a émergé en cette intéressante saison. La beauté de l’hiver invite, en effet, chacun de nous à tourner le regard vers l’intérieur : vers notre capacité à nous renouveler par le langage poétique et pictural, lorsque la chaleur humaine se fait présente.

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FEUX

La nature annonce l’hiver, en coloriant tout.
La forêt vire à l’ocre, au rouge, au jaune vif.
Les feuilles tournoient dans le vide et tapissent le sol,
Avec nostalgie.
Les derniers feux de la nature s’éteignent,
Sous une première couche de givre.
La vie quitte les branches dénudées des grands arbres
Du Plateau.
Elle cède la place au profond silence de l’hiver,
Et dans les maisons la lumière du coeur se fait plus vive.

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FLOCONS

Les flocons voltigent dans l’air,
lents, constants.
La neige recouvre délicatement la ville,
dans un souci de bien faire.
Et le cœur s’apaise,
Après le rythme effréné d’une vie survoltée,
Le blanc m’est doux.
FLOCONS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SENTIER
 
Mes pas crissent dans la neige fraîche.
Le sentier me perd
et s’enfonce dans la forêt.
La glace décore habilement les arbres,
Sculpte les ruisseaux.
Je vais à pas feutrés
Vers un palais de givre,
Où  le sens m’attend, lumineux,
En secret.
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PERCE-NEIGE

Tendre l’oreille au primptemps
qui se prépare et rêve ses couleurs
sous l’épaisse couche de neige.
Sentir les semences en latence,
qui s’agitent, inventent de nouvelles parures,
les arbres qui réfléchissent à la forme des feuilles :
celles qui s’harmoniseront le mieux,
avec le ton de ciel Canadien…
Deviner un perce-neige impatient,
qui piaffe en coulisse, en attendant de faire son entrée.

LA NEIGE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

FROID

Un soleil froid
éclaire la glace blanche.
La lumière est là, mais sans chaleur.
Chaleur et lumière dissociées,
c’est dans le cœur de l’homme
qu’il faut les concilier.

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S’HABILLER DE COURAGE

Collants, chaussettes, chemise, jupe, pull-over. Bottes, écharpe, bonnet, manteau, chapeau …
Le sac, les lunettes, la crème pour gerçures offerte par une amie soucieuse,
Et la porte s’ouvre sur la bise.
Température ressentie :-38.
J’avance tête baissée et me bat avec le vent.
C’est lui ou moi.
La boulangerie est à trois cent mètres. La neige s’entasse et forme des parois de glace le long du trottoir.
Jamais je n’aurai imaginé que des gestes aussi simples comme chercher du pain frais et des vivres seraient aussi exigeants Au petit déjeuner je contemple les mets tièdes sur la table, comme l’on couve des yeux…Un trophée!

 

HOMEM ANDANDO PESSOAS ANDANDO

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BLEUS

Le parc s’éveille et s’éclaire,
L’air est bleu. Bleu vif, éclatant…
Comme le chemin.
Bleu de Perse, comme ton regard qui m’observe,
L’air de rien …
Tandis que je joue les photographes,
Et rapte tes couleurs, pour mieux m’en souvenir,
Plus tard, lorsque nous serons bien vieux,
Et que tout aura déteint.

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A L’HIVER DE SOI

Il faut parfois accepter
de laisser la neige ensevelir tout le passé
et, sans mot dire,
tendre l’oreille aux graines de l’effort,
aux traces de la vie passée qui se préparent à éclore.
Après avoir traversé l’océan,
une vision plus nette émerge
de ce fatras de blanc et de givre.
Ensemble nous trouverons peut-être un sens meilleur : la valeur de la présence invisible de l’affection qui traverse les mondes.
Une amie m’écrit d’Amérique Latine ;
n’oublie pas le mot le plus précieux : «Nosotros».

RAMOS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ATTENTE

Un brin d’herbe vert comme notre espoir,
La terre se repose.
Le vent dans le ciel souffle avec force et constance.
Tout les éléments de la nature finiront bien par s’entendre pour que la vie renaisse.
L’âme humaine est insondable mais la rencontre
est possible.
CASINHA NA NEVE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA CIME BLANCHE

L’hiver s’offre dépouillé, terne,
Sans dorures ni ornements.
Le ciel pâle et la lumière crue dénudent
Les ossements de la forêt sombre.
Il y a dans tout ce dépouillement,
Une grande simplicité.
Les adroites gravures orientales anciennes
Aiment à reproduire les paysages de cimes enneigées.
Le sumie se fait en noir et blanc :
Les encres chinoises sont hivernales.
Toutefois les formes simples sont devenues presque insupportables à l’homme occidental.
Robert Lissen relie
Simplicité et vision juste.
« Un vieux moine zen expliquait à ses disciples :
-« C’est très simple…Quand j’ai faim je mange,
Quand je suis fatigué je me repose. »

Cependant, ajoute Robert Lissen « il est pour nous très compliqué de redevenir simples. »
Le maître en effet répondit à ses élèves :

« Lorsque vous avez faim, vous vous nourrissez avec votre corps, mais votre esprit est ailleurs. Lorsque vous êtes fatigués, vous vous reposez physiquement, mais votre imagination et vos pensées sont plus actives que jamais. »[1]

Voir juste. Et accepter avec simplicité, comme celui qui parvient à une cime blanche en hiver,
de s’arrêter.

BANCO

[1]Robert Lissen in Bouddhisme zen et yoga, site Maaber- Syrie.

 

 

NOEL

Le père Noel n’existe pas,
Mais l’hiver existe bien.
A celui qui l’accueille, il enseigne le repli.
Il dilue le temps et rend la pensée possible.
« Chacun a son propre chemin,
Mais pour vous je recommanderais une ouverture constante, une aspiration tranquille et continue, sans ardeur excessive, une confiance et une patience joyeuses. » [1]écrit Sri Aurobindo, le sage hindou.

FLOREIRAS

[1] Sri Aurobindo in Les bases du yoga p.55
1ère édition 1942,Ed. Sri Aurobindo Ashram publication, Pondichéry, Inde

 

L’INÉVITABLE REPAS DE NOUVEL AN

Je tenais absolument à faire marcher la cheminée pour le repas de famille.
L’idée à priori me semblait romantique…
Nous venions d’arriver du Sud,
La cheminée n’était pas ramonée.
L’alarme se mit à sonner.
Nous voici quatorze personnes à crier et à courir dans tous les sens  pour aérer les pièces par -30 et faire taire les alarmes qui retentissaient tous azimuts.
Au milieu de la cohue et du vacarme
J’ai constaté qu’il a un je ne sais quoi
D’alarmant et d’effrayant dans une famille réunie pour les fêtes.
Ma grand-mère calmait la horde de la douzaine de sauvages que nous étions en racontant
D’interminables histoires qui nous berçaient
Presque malgré nous.
La prochaine fois, il faudra que je me concentre, que j’abandonne mon temps, toutes ses inventions et ses cris d’alarme,
Que je laisse éclore en moi,
Avec tendresse,
Une conteuse d’histoires : Maria,
Ma grand-mère.

FOLHA SECA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

GLISSADES

Patins pour les uns, ski pour les autres,
Hockey pour les costauds, luges pour les tout
Petits,
La saison nous enseigne la glisse, l’envol…
Et la chute!
Et puis une fois au sol, il faut épousseter la neige, faire bonne figure malgré le ridicule,
Se relever et poursuivre :
Chercher l’impossible, trouver l’équilibre.
Ainsi l’hindou murmure dans ses mémoires :
«  Nous insistons sur la nécessité de prendre la bonne attitude et de persister à la garder,
D’obtenir un état intérieur qui ne dépende pas des circonstances extérieures, un état  d’égalité et de calme (…),
Sur la nécessité d’aller de plus en plus profond et de regarder du dedans au dehors,
Au lieu de vivre dans le mental de surface, toujours à la merci des chocs et des coups de la vie. »[1]

[1]Sri Aurobindo, ibidem p.22

 

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MATIN DE GIVRE, MATIN DE ROIS

J’ai longtemps hésité à m’élancer seule en forêt à l’heure où toujours, depuis Victor Hugo, blanchit la campagne.
J’ai d’abord tourné à petites foulées hésitantes dans le parc Jeanne Mance, autour du sentier, une bonne vingtaine de minutes,
Puis d’un seul trait me suis élancée au pas de course sur le chemin encore glacé qui mène au sommet du Mont Royal.
De loin en loin, je croisais un autre qui comme moi savourait le silence et la majesté
De ces longs arbres enveloppés dans les cristaux de glace, étincelants comme des Rois dans la lumière
Irisée de cette aube de givre.
Parfois les passants esquissaient entre eux un sourire discret, un très léger hochement de la tête,
Complices tacites, conscients le temps d’un matin,
D’habiter un temple parfait.

PLEINE NEIGE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE RETRAIT SUAVE

L’hiver s’achève suavement,
Il se retire en catimini, comme un danseur agile, sur la pointe  de ses pieds feutrés et blancs.
Redoux et chutes de neige alternent,
Les couches successives fondent par paliers, et entre eau et glace, l’herbe nouvelle s’essaye …Comme une apparition.
Cet hiver qui s’en va m’a conté sur le pas de la porte, le sens pour l’homme et pour la femme, de goûter ensemble au silence.
Lorsque tout semble inerte et glacé autour de soi, l’écoute attentive de leur souffle,
Leur permet de trouver ensemble le rythme de la marche,
Et la patience d’attendre que la vie remonte à la surface des choses.
« Si vous pouvez apprendre à vivre dans ce calme de l’être intérieur,
Vous aurez trouvé votre base stable. »[1]
L’air moins vif, dehors, je le vois bien, nous respirons mieux.

[1]Sri Aurobindo opus cit p.20

 

 

LES GRAINES

 
Les graines de sens de l’hiver :
Le souffle trouvé,
Dans le calme, dans le silence.
Selon le sage d’Orient
« Le silence est plus que la tranquillité ».
Le silence est « nischala nîravatâ. » [2]
Un état dans lequel
Il ne se produit pas
De mouvement.

[2]Sri Aurobindo opus cit p.12

RAMO E NEVE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA CERISAIE DORT DANS LA NEIGE

Céder à cette période monochrome,
Au jeun des couleurs,
Accepter le ciel que les oiseaux ont déserté,
L’air glacial et même menaçant parfois,
Que nul parfum n’égaye ni ne réchauffe.
Céder à la vue réitérative du bois sec,
Résolument mort, ou endormi peut être…
Une fois l’hiver traversé,
Une délicate cerisaie rose pâle et gris de cristal, viendra laver tes yeux fatigués de tant de froid et de blanc.
Le primptemps te prendra par la main,
Pour t’offrir avec sa danse,
Un second souffle
ARVORES SECAS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ENTRE NOUS

L’hiver rend le primptemps possible.
« Il faut persister, conseille l’Oriental,
« Jusqu’à ce que le conflit soit passé
Et que s’ouvre devant vous le chemin libre,
Droit et sans épines. » [1]

[1]Sri Aurobindo ibidem p.48

SOMBRAS GALHOS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE RENOUVEAU

La ville a fleuri en quinze jours,
le vert s’imprime partout,
l’éclosion a été soudaine.
Le printemps est là,
comme un nouveau départ.
Ainsi la vie nous offre, avec les saisons,
Par la parole poétique,
l’occasion de nous renouveler :
« Dans la me sure où la parole accorde cela,
L’être humain repose dans la parole ».[1]

[1]Heidegger in Acheminement vers la parole, Gallimard, Paris, 1976 p.227

 

 

FOLHAS VERDES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE TRACÉ OUVRANT [1]

Combien d’hivers traversés,
pour parvenir au renouveau ?
Au « tracé ouvrant »[2]
Combien d’épreuves, de pertes, de temps morts,
de chemin qui ne mènent nulle part,
Mais combien de beauté et d’espoir dans l’hiver aussi ?
Combien de joie, tapie dans l’ombre,
en attente de ce que l’on s’autorise enfin,
un printemps?

[1]Heidegger in Acheminement vers la parole, Gallimard, Paris, 1976 p.227

[2] Ibidem p.238

 

 

LIVROS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA MUSIQUE DE LA VIE

Le café fume, le jour se lève,
une belle qualité de lumière
vient balayer la maison silencieuse et gaie.
Je songe à tous les printemps du monde,
vécus ici et ailleurs, avec plus ou moins d’enthousiasme,
A la musique qui ponctue la vie,
son rythme nocturne, diurne,
qui nous permet d’aller chaque jour,
vers l’ouvert,
A tous les possibles qui s’offrent ce matin,
Au choix du renouveau.
« D’ abord ouvrir le chemin
vers
et ainsi être le chemin »[1]…

[1] HEIDEGGER ibidem p.249

PIANO

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LES PAROLES FLOTTANTES

Toute parole est destinée.
Les conflits qu’elle permet de mieux comprendre,
et de traverser,
le bien entre nous, qu’elle permet de tisser,
l’expérience de l’écoute qui la guide :
«Toute vraie écoute retient son propre dire ».
Ainsi la parole poétique repose sur ton écoute flottante,
présente, attentive, de ce qui, printanier, nait en toi,
de ce qui vient des autres et du monde.

BROTO DE FLOR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’HUMANITÉ DE L’ÉCOUTE

«Toute pensée qui déploie le sens est poésie,
mais toute poésie est pensée. Toutes deux
s’entre-appartiennent »

La parole nous humanise,
elle relie la vie intérieure, au monde extérieur,
la solitude à l’amitié
le conflit au renouveau.

Elle nait de ton écoute et s’ouvre sur ton silence,
c’est elle qui profondément
avec « gravité » , avec douceur,
nous renouvèle.

PASSAROS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

REMERCIEMENTS

De la part de Mariana Thiériot-Loisel

À René Barbier, mes vifs remerciements pour m’avoir encouragée dans cette voie étonnante de la poésie, où l’on résiste à la dureté avec des mots, parfois délicats, parfois combattifs, mais toujours mus par la volonté de connaitre, de comprendre, et ainsi de se relier au meilleur de nous : notre demande mutuelle de sens profond.

À mes Directeurs de Recherche, qui m’accompagnent dans le chemin à la fois difficile et clair de la philosophie :

Philippe Meirieu, en France, mon Professeur et ami.
Thomas De Koninck, au Canada, qui m’a enseigné mieux que quiconque notre dignité humaine,
Elisa Angotti Kossovitch, résolument plurielle, qui en me reliant au Brésil, m’a reliée à moi-même,

Je leur renouvèle ici ma fidélité au chemin et ma reconnaissance.

À Mes collègues du CIRET en France, en particulier
Basarab Nicolescu, son directeur qui m’a montré
La poésie contenue dans les Théorèmes,

Mais aussi à Marc-Williams Debono, qui m’a encouragé à oser la plasticité de l’esprit dont nous sommes tous capables.

Et à tous mes précieux collègues, fraternellement.

À mes collègues du CETRANS, du Monastère Saint Benoit et du UNIFIEO au Brésil, pour qui je m’applique à traduire ce texte et à maintenir vivante en moi, même loin, la mélodie de la langue de Camoes et de Vinicius de Moraes.

Mais encore à mes amis Québécois

Patrick Saint Pierre, Raymond Blanchet, Alice Mascarenhas, Raymond Roy, Yanie Martin,
Dina Grees, Philippe et Chantal Walker, Florence Dagicour et Pascal Galvani,

À Andrea Zdyb, talentueuse photographe
Et amie, pour le regard éclaircissant,

À ma famille et ses inoubliables repas, avec gratitude,

À Patrick Loisel mon mari, avec mon admiration
Renouvelée.

Bien à vous!

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