L’altérité du souffle et l’avenir de l’art

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1) ALTÉRITÉ DU SOUFFLE

Emmanuel Levinas dans son bel ouvrage Le temps et l’autre[1], tente de démontrer que « le temps n’est pas le fait d’un sujet isolé et seul, mais il est la relation même du sujet avec autrui », c’est par le souffle d’autrui dont l’art est porteur, que l’avenir devient possible. Levinas précise que son analyse ne sera pas anthropologique, mais ontologique : « En remontant à la racine ontologique de la solitude, nous espérons entrevoir en quoi cette solitude peut être dépassée ».[2] Pour comprendre la place du souffle de l’autre l’auteur va partir de la solitude de l’exister, une solitude constitutive de la condition humaine face à la souffrance et à la mort :

«En quoi consiste l’acuité de la solitude? Il est banal de dire que nous n’existons jamais au singulier. Nous sommes entourés d’être et de choses avec lesquels nous entretenons des relations. Par la vue, par le toucher, par la sympathie, par le travail en commun, nous sommes avec les autres. Toutes ces relations sont transitives : je touche un objet, je vois l’Autre. Mais je ne suis pas l’autre. Je suis tout seul. C’est donc l’être en moi, le fait que j’existe, mon exister qui constitue l’absolument intransitif, quelque chose sans intentionnalité, sans rapport. On peut tout échanger entre êtres sauf l’exister[3]

L’exister est donc une expérience essentiellement intérieure. Concevoir un évènement qui va permettre le dépassement de cette solitude et qui a une portée ontologique, c’est comprendre la portée de souffle du face à face avec autrui, dans le temps, et qui permet de se délivrer du poids de la matérialité qui nous voue à la souffrance et à la mort.

La rencontre avec le souffle d’ autrui a lieu pendant l’intervalle qui sépare le présent et la mort :

«Cette marge à la fois signifiante mais infinie où il y a toujours assez de place pour l’espoir »[4]. Cet avenir autre et nouveau, m’est offert grâce à la rencontre avec le souffle de l’autre et par la médiation de l’art : en ce sens Levinas se démarque des analyses existentialistes et marxistes, pour lui :

«La relation avec l’avenir, la présence de l’avenir dans le présent, semble s’accomplir dans le face à face avec autrui. La situation de face à face serait l’accomplissement même du temps; l’empiètement du présent sur l’avenir n’est pas le fait d’un sujet seul, mais la relation intersubjective. La condition du temps est dans le rapport entre humains ou dans l’histoire.»[5] .

Et il précise :

«C’est pourquoi je ne définis pas l’autre par l’avenir, mais l’avenir par l’autre.»[6]

L’autre pour Levinas est celui que j’aime de façon gratuite et désintéressée, celui que l’on ne peut posséder, saisir ou connaitre. « Posséder, connaitre, saisir, sont des synonymes de pouvoir ».[7] Or :

« L’autre en tant qu’autre n’est pas ici un objet qui devient notre ou qui devient nous; il se retire au contraire dans son mystère (…). Cette absence de l’autre est précisément sa présence comme autre. »[8]

L’asymétrie et la différence signifiées par l’autre nous permettent d’entrer dans un avenir, de nous projeter dans un lendemain. Au de là de la maladie et de la mort, il y a la possibilité d’une rencontre avec le souffle grâce à l’art, qui nous permet de faire jaillir du sens du néant. Si l’on suit les traces du philosophe pour comprendre l’autre il faut en saisir l’avenir dont il est porteur.

La position du sujet est donc une position bien difficile à occuper car elle suppose une grande ouverture aux autres, doublée d’une capacité d’écoute à la fois psychanalytique et sociale, à même d’accepter le partage du pouvoir et la mise en commun des savoirs en vue de la formation des personnes et de leur évolution soufflée: la position du sujet emprunte son souffle à l’art.

Finalement avec le temps je me dis que l’on devient sujet, de la même façon que l’on compose, lentement en faisant face aux autres au pluriel, ces autres émancipateurs, inhibiteurs, semblables ou différents, proches ou lointains, représentant chacun une discipline, un rapport au savoir, une conception de gestion, une volonté d’apprendre, une recherche accomplie, avec qui on installe, dans un contexte d’interdiction de violence, un dialogue sur le sens du souffle de notre présence au monde, sur l’art que demande cette présence… Tout cela gère une possibilité d’échange puis de reconnaissance, l’on se décloisonne petit à petit, l’on s’exprime, et partage sa quête, ses doutes, ses concepts, ses découvertes, explore les différentes perspectives pour parvenir à un champ théorique commun, l’on évolue : L’émergence du nous, d’une société « durable », qui va rendre possible l’éclosion d’une connaissance collective, multi référentielle, ouverte à la complexité est une promesse d’avenir, dire nous c’est contempler l’horizon, dans une histoire pavée d’évènements faiseurs de sens et d’humanité.

L’issue du labyrinthe qui nous enferme en nous mêmes, s’ouvre à nous lorsque nous acceptons de regarder le problème qui nous hante de face : la négation de la conscience de la personne pour le maintient de la survie du pouvoir arbitraire dans un groupe qui se nourrit de la compétition et de la reproduction des savoirs et que nous décidons courageusement de nous réunir pour penser ensemble les moyens de le résoudre.

Les philosophes avec leur problème de conscience ne sont plus chez eux dans les écoles, ils sont devenus les étrangers, les ermites, la marge… Ils présentent aux uns et aux autres un visage humain que ceux-ci ne reconnaissent pas ou confondent avec d’autres. Ce visage humain qui pense librement n’est pourtant pas une menace cependant, mais une promesse gardée ; celle de la reconnaissance des uns par les autres de leur devenir partagé et créateur.

« Toute Pensée émet un coup de dés. » (10 / Stéphane Mallarmé in Un coup de dés n’abolira jamais le hasard, Poème, Gallimard, 2006.)

En effet la philosophie a plusieurs points de convergence avec l’art dans nos sociétés post modernes, comme l’art, elle se veut une forme de connaissance habitée, où il y a du souffle dans la pensée, comme l’art, sa pratique est issue de la rencontre, et si la philosophie constitue définitivement un défi pour les autres disciplines, elle semble néanmoins une piste sérieuse pour l’avenir, car elle implique le mouvement d’un groupe vivant, coopératif, où chaque membre est attentif à ce qui nait en lui, dans le groupe et où la collectivité ne gomme pas la singularité, mais lui permet au contraire de tracer librement son parcours d’auteur, parcours qui vient enrichir l’itinéraire de composition collective de connaissances nouvelles.

En outre la philosophie comme l’art apportent une série de formidables découvertes conceptuelles sur le plan méthodologique qui permettent d’affiner la démarche post moderne, parmi lesquelles le concept de souffle, qui autorise la prise de position, en deçà du connu, vers l’émergence de la création, au sein de la rencontre.

[1] LEVINAS, Emmanuel in Le temps et l’autre PUF, France, 2007 p.17

[2] LEVINAS,ibidem p.19, 21.

[3] LEVINAS, p. 21

[4] LEVINAS, ibidem p.68

[5] LEVINAS, ibidem,p.69

[6] LEVINAS,ibidem, p.71

[7] LEVINAS,ibidem,p.78

[8] LEVINAS, ibidem, p.89.

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