FEMME, ENTRE CIELS ET TERRES

Quand mes yeux ne peuvent t’admirer, je rate ma vie”
Kerline Devise, Nudité et Fragments
Nous sommes peintre, exploratrice, cinéaste, sculpteur, poètes ou philosophe, réunies le temps d’une exposition qui sera accompagnée d’ateliers dialogiques, nous tentons de faire le lien entre ici et ailleurs, nous positionnant entre ce qui est dû à une causalité locale et ce qui est animé par la violence d’une causalité globale.
Sous les ciels d’Iran, d’Alger, du Brésil, sous le ciel de Paris, en terre de Québec, de Haïti, de République Dominicaine, sur le sol du Grand Canyon, mais encore à l’océan, à la dérive…
Martine Fourcand, Kerline Devise, Mehel, Homeira Mortazavi, Sara Cornett, Annick Gauvreau et moi même, Mar Thieriot nos oeuvres ont ceci de commun qu’elles se situent sur un « espace transitionnel», selon le Professeur Norman Cornett.Cet espace effectue le pas-sage entre réalité et surréel, imaginaire, paradis perdus et retrouvés, enfers que l’on aimerait ne fréquenter qu’une fois…Complexes, nos oeuvres qui disent les femmes ,vues, peintes, filmées, chantées, mises en lumière par des femmes, interrogent l’autre qui vient .
Ce faisant, elles signent le refus de l’objectalisation, dénoncent la réduction au statut de modèle, et plus loin à celui de marchandise de trafic et de troc. Animées par ce « je ne sais quoi »ou presque rien que l’on dit souffle, l’âme mise à nu, le corps crucifié, ou en cage, femmes meurtries, de marbre, de ciel et de sang, nous voici présentes.
Cette articulation entre nous, poésie ou soul art, comme une mélodie où toute la vie résonne avec ses couacs, ses désaccords, ses illuminations ou son apaisement dans un corps devenu nuages et bleus, sera en effet objet de débat avec le Professeur Norman Cornett et le public, à l’orée des mondes.Entre sacré et profane, entre pulsion de mort et élan vital, entre paroles et silences, le sens qui se dégage de l’exposition sera avant tout celui de la mise en question de la place de la femme entre les ciels et les terres d’où émergent ces créations
Portes ouvertes sur l’art de chacune, espaces à franchir ensemble,
Textes à entendre, ou silences à dire, invitation à l’envol,
Nous sommes confiés au beau voyage.
1) UNE POÉTIQUE NÉE DU VIDE
Cendres et d’or, recueil présent sur table, mes textes, qui se doublent d’une suite d’huiles sur toile, tentent de baliser la place de la peinture dans un itinéraire poétique.« Ça leur plaira bien un jour… » se disait Ludwig von Beethoven, encourageant de la sorte les méconnus et pourtant novateurs.
En effet faut il se résigner au fait que tout homme fixe son prix et que la conscience ne soit qu’un vernis comme le défendait Freud ? Qu’est-ce qui fait sens à présent pour une vie qui enseigne dans les universités ou les écoles, pour cette autre qui soigne, pour celle qui organise un plan de gestion ou qui apprend un nouveau savoir, pour nous qui exposons, quels sont nos projets, nos rêves, qu’est-ce qui nous émeut, qu’est-ce qui nous mobilise ? Qu’est-ce qui nous fait fuir, reculer, ou au contraire nous pousse à nous engager dans l’inconnu ? Et en définitive quelle est la place accordée à la liberté d’une conscience dans l’élaboration de la création humaine ?
À sa poétique ?
A-t-elle seulement une place, aujourd’hui ?
Et puis qui sont les femmes dont nous parlons ? Sujet de droit, assujetties ou divisées de fait ; soumises à un ordre socio-économique injuste, des institutions chaque fois plus froides et impersonnelles, un processus de globalisation où le sens muet de terreur est à la dérive et s’est converti en acquisition de biens matériels et investissement à court terme.
Parler de la légitimité de la place de la liberté d’une femme, de sa poétique, équivaut à articuler résistance et mutation culturelle.
 
En effet, l’on constate la présence d’une grave rupture dans le monde contemporain, entre une quête de sens et de valeurs humaines d’un coté, et la réalité d’une vie planétaire en mutation orientée par un besoin croissant de sens profond, mais tendue et épuisée par le souci de satisfaction matérielle à court terme d’un autre coté et qui s’impose souvent de façon arbitraire par des infatigables dans les institutions universitaires et dans la société de façon générale.
La formation de la femme libre semble donc devoir s’articuler autour d’un double fondement simultanément théorique et subjectif, déjà indiqué par Basarab Nicolescu, en son ouvrage Théorèmes Poétiques, c’est à dire une formation qui reconnait l’importance de l’élaboration d’une vie intérieure de la personne, de son « souffle », d’une poétique puisée dans le vide, la plongée dans les abysses, d’exploration du silence à partir duquel nous composons. Poétique avec laquelle elle peut faire face et transcender les déterminismes bio-psychosociologiques qui l’enferment et la piègent dans le rôle d’objet ; objet de désir, personnage de fiction, objet d’expériences malgré elle, marchandise de troc, pièce d’un rouage, machine hypercomplexe etc.
D’une part, d’un point de vue strictement théorique, nous devrions oser une création qui problématise la création, et ce au non de quoi elle s’effectue : ce qui soulève la question du sens d’un parcours de création, ce vers quoi elle tend vraiment, la liberté ou son défaut.
Questionner par conséquent la rationalité apparente de tout projet humain, ses failles éventuelles, ses contradictions et ses aspects potentiellement fondamentalistes, parfois à caractère pseudo-objectif, réducteurs et enfermants.
Or dans la mesure où l’on problématise le sens de la création humaine, qui devrait être à visée éthique, à visée libre, à hauteur de feu, à hauteur de poèmes, cette problématisation devrait nous fournir une série d’outils conceptuels pour aider les humains à mieux se connaître et à mieux se comprendre et à accorder de la sorte, enfin, une place à la liberté de la femme dans l’élaboration de la connaissance et de l’art.
Cette souffrance, ce malaise de la personne, ne concerne pas seulement les pays pauvres, la crise de sens que traverse le féminin actuellement affecte aussi bien les pays riches et se traduit souvent par une perte d’élan et d’enthousiasme, d’essoufflement, pour des causes qui ne soient pas individualistes, pragmatiques et aux visées purement immédiates…
Ailleurs éclôt une révolte ouverte, déclarée à l’égard de la culture occidentale, une culture qui ne cesse de se contredire, qui préconise les droits de l’homme et bafoue sans cesse ces mêmes droits dans un tiers et un quart monde exsangue, comme le témoignent les émeutes récentes partout dans le monde, et qui révèlent l’absence d’autorité éthique réelle, de liberté de positionnement, de la majorité des représentants de cette culture sur place.
René Barbier définit le sujet comme un sujet dénué de masques, silencieux et disponible: « A la persona succède le sujet sans nom, la « personne » proprement dite. Qu’est-ce qu’une personne ? Un individu chez qui il n’y a plus « personne » à nommer parce qu’il a reconnu, dans le travail intérieur sans concession, son insertion totale dans un espace-temps qui le dépasse et dont il sait qu’il en est le porteur essentiel » . Ce faisant René Barbier fait davantage référence à un « soi » dialogique et généreux, plutôt qu’à un « je » égocentré et incapable de décentration, qui lui permet d’aller à la découverte de ce que Krisnamurti désigne par son « Autreté »
.
Son « autreté » est un terme savant, pour définir les capacités, le potentiel ou les limites de chaque intervenant au sein du groupe, et qui peut nous conduire au concept d’ « altermondialisation », ou un autre mode d’habiter et d’échanger dans le monde, un mode de re-création ou réenchantement du monde, une manière de renouer avec l’âme du monde : là ou l’art et science s’interpénètrent poétiquement.
Or, compte tenu du fait que dans la plupart des organisations contemporaines, les dirigeants évitent soigneusement la question du sens éthique du rôle des acteurs qui représentent une autorité au sein des organisations de recherche , et se contentent arbitrairement des réponses les plus neutres et objectives possibles, qui visent directement ou indirectement des fins lucratives et le maintient des statu quo au sein des groupes, cette problématisation peut revêtir une dimension subversive, voire « indisciplinée » comme l’a souligné Patrick Paul au deuxième Congrès Mondial transdisciplinaire à Vitória , au Brésil.
2) ART ET TRANSPARENCE
Devant le clair-obscur, la nébuleuse des motifs, quelles valeurs, quels projets objectifs, quelles motivations explicites vont orienter les choix du sujet ? De quelle nature seront ses intérêts ? Sait-il partager ? Sait-il écouter, voire s’écouter ? Préfère-t-il se battre et l’emporter ? Aime-t-il apprendre ? Possède-t-il une « utopie pragmatique », ou au contraire est-il sceptique, désabusé, blessé, en colère, chargé de ressentiment à l’égard de ses semblables ? Quels sont ses atouts, ses failles, ses déceptions, quels rêves ou quelles perversions sous-tendent ses actes ? Qui est il dans le fond ? Se connait-il lui même ? Qu’est ce qui le ou la « dé-finissent » humains
Il nous faudrait donc oser étudier une nébuleuse, aller vers ce vide et risquer, au sein des expositions, de créer les conditions d’une rencontre du sujet avec lui-même, d’une mise en lumière grâce à la médiation du dialogue, antérieure à une rencontre du sujet avec le groupe externe, autour du sens ou du non sens que représente sa présence dans le groupe, ou ce qui oriente cette présence.
J’ai observé que le suivi de ces pistes vertigineuses de mise en lumière, contenues dans la poésie, peut faciliter considérablement notre travail de création, soit avec des groupes hétérogènes qui n’ont pas encore de projets collectifs communs à visée éthique ou, soit d’aider des groupes en crise, en proie aux divergences institutionnelles, soulevées par l’approche éthique (c’est-à-dire de faciliter la création commune de projets qui font du sens pour les autres et pour nous-mêmes, des projets ou la vie l’emporte sur la mort) médiés par les outils conceptuels de la philosophie.
3) ART ET FATIGUE
Je n’ai jamais vécu d’entente parfaite, dénuée de conflit ou de souffrance, ni dans les grands ni dans les petits groupes avec lesquels j’ai eu le privilège de pouvoir travailler. Actuellement, je dirais même que les groupes sereins, rieurs, où le souci de l’autre et la joie d’être ensemble l’emportent sur les préoccupations narcissiques individuelles, l’appât du gain et les prises de décision arbitraires, sont bien souvent un pari pour notre’avenir. Nous avons été durement dressés à la compétition – loyale et déloyale – à l’individualisme forcené, au pragmatisme aveugle et c’est difficile de s’en défaire. Il nous faut toujours être préparé pour le retour du refoulé…
Cela dit la dimension féconde et intéressante des conflits sous leur apparence tragique est bien là, car ils ont pour fonction de dévoiler, de rendre manifeste des souffrances que l’on voudrait taire ou occulter. L’utilité d’apprendre à traverser ces conflits sans pour autant se séparer ou se déstructurer complétement, d’être capables de s’aimer et de se respecter profondément dans la discorde, dans la crise, dans la non-reconnaissance et l’absence de résultats apparents de nos travaux, indique la possibilité de trouver une tierce place, cette zone de non-résistance, cette zone de circulation des affects, grâce au vide de la toile et de page immaculées, laissant surgir des positions esthétiques antagonistes, et, fidèle à Varella et à Deleuze, installant la possibilité de se frayer rhizomatiquement un chemin vers un mieux être ensemble, une rencontre des sens pluriels, annonciatrice des mutations culturelles à venir.
Mar Thieriot

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